le blues du papa

Le blues du papa

Un bébé, vous avez dit ? C’est quoi un bébé ?

Une des caractéristiques notables de ma vie de jeune adulte était mon manque d’intérêt total pour les enfants. On les disait mignons et spontanés, moi je les trouvais plutôt bruyants et pénibles. La trentaine passée, l’envie d’avoir un (des ?) enfant(s) a commencé à se faire sentir et nous avons commencé à parler bébés. Avoir un enfant ! Un événement qui change la vie… J’ai naturellement, comme tout le monde j’imagine, commencé à imaginer comment serait ma vie de papa, projetant ainsi tout un tas de rêves plus ou moins réalistes et beaucoup d’attentes, me faisant une image assez précise de ce que je voulais que les choses soient. Et dans ma tête, les choses seraient forcément conformes à mes attentes. J’avais hâte…

 

La gueule de bois

Et la poulette est arrivée. L’accouchement était un cauchemar, la maman était épuisée physiquement et nerveusement après plus de 48 heures de faux travail, et le papa n’en menait pas large, boule de d’empathie irraisonnée pour sa douce qui souffrait et pour qui il ne pouvait rien, à part être là, inutile.

Le séjour à la maternité s’est, pour le reste, plutôt bien passé. Bébé était calme, tous yeux pour le monde qui l’entourait. Un petit être tout chaud que l’on prenait plaisir à tenir, câliner ou simplement observer. Nous découvrions la joie d’être parents. La joie, mais aussi une responsabilité écrasante. Car ce petit être dépendait complètement de nous et serait à la merci de notre bon vouloir et de nos humeurs. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, comme on dit chez les supers héros.

Le retour à la maison a été le début d’un lent mais irrémédiable enfoncement dans les tréfonds. Un bébé, dans les premiers mois, c’est compliqué. Ça souffre de maux de ventre à cause d’un système digestif immature, ça dort en pointillés, ça doit manger très souvent, ça ne sait exprimer son mal-être ou ses besoins que par des cris. Et ça crie souvent, un bébé, évidemment.

Quand on a l’habitude d’une petite vie calme et bien rangée, d’avoir du temps pour soi, des loisirs, qu’on aime les attentions de sa compagne, hé bien, c’est dur à vivre. Dur à vivre parce qu’on avait beau savoir que ça ne serait pas facile, quelque part on n’a pas connecté les neurones comme il faut et on tombe des nues. On croyait savoir ce qui nous attendait et on se prend une grosse claque derrière les oreilles. C’est tellement plus dur que ce qu’on avait anticipé. Le manque de sommeil, la place centrale occupée par bébé, le temps personnel réduit à peau de chagrin, l’incapacité à comprendre les pleurs de bébé…

J’avais des difficultés à comprendre bébé et sans prise de recul possible, cela a engendré beaucoup de frustration. Puis l’angoisse d’avoir affaire à bébé et de me retrouver face à mon incapacité à gérer correctement ses demandes, qui a été accompagnée par une attitude d’évitement. Faire le ménage, ranger, faire les courses, préparer les repas, tout devenait subitement extrêmement important et je laissais à ma compagne autrement plus compétente à mes yeux le soin de s’occuper de bébé. S’est ajouté la culpabilité. Difficile de se sentir fier quand on est la proie de sentiments aussi négatifs et qu’on n’arrive pas à sortir le bec de l’eau. Les moments que je passais avec bébé n’étaient évidemment pas de première qualité, comme on peut s’en douter. J’étais tendu et cela se ressentait dans le ton de ma voix, dans mes gestes. Les bébés sont des éponges à émotions, difficile de leur mentir comme à soi-même. Puis, enfin est venue la colère. Contre moi-même, contre ma compagne, contre bébé, contre le monde entier.

Jusqu’à ce moment-là, tout était plus ou moins inconscient. Enfin, j’essayais plutôt de ne pas trop y réfléchir, le nez dans le guidon, ou plutôt au fond du trou. Là, j’ai réalisé que je perdais vraiment les pédales. Mais plutôt que d’en parler, j’ai ruminé. Et la colère a lentement cédé la place à la déprime et à la résignation, puissamment alimentées par mon sentiment d’échec et mes espoirs déçus. Ma petite fille était née depuis deux mois et demi et j’étais nul, je n’arrivais à rien.

 

Mettre des mots sur ce qui nous arrive

Peut-être que certains se reconnaîtront dans cette spirale infernale d’émotions négatives. Il est facile de s’installer “confortablement” dans la déprime, voire la détestation de soi. Quel dommage qu’un événement aussi heureux que la naissance d’un enfant devienne un cauchemar pour un parent ! Il n’est pourtant pas si difficile de s’en sortir quand on cerne correctement les causes de son mal-être et qu’on sait demander de l’aide quand c’est devenu nécessaire.

Toute cette période difficile s’est traduite par un renfermement sur moi-même. J’étais incapable de communiquer le pourquoi de mon mal-être à ma compagne et certainement pas prêt à accepter une aide quelconque. Pourtant, ma compagne était bien consciente que j’étais en souffrance, mais à tant lui assurer que tout allait bien, je fermais la porte à toute amélioration possible de la situation.

Il a fallu d’abord, sortir du déni. Arrêter de se mentir à soi-même, puis arrêter de tenter de faire bonne figure. C’est un premier pas difficile à engager, car un homme se définissant souvent par sa compétence, il aura beaucoup de mal à accepter de parler de ses problèmes et de laisser quelqu’un l’aider à les résoudre.

Ne rentrant plus depuis longtemps dans le cliché de l’homme qui se réfugie dans sa grotte en cas de problème et en ressort comme si de rien n’était une fois le problème résolu (par lui seul), j’ai pris sur moi de communiquer (au bout de deux mois et demi, enfin !) mes sentiments à ma compagne afin qu’elle m’aide à redresser la barre. Je lui ai parlé de mes ruminations, de mon sentiment d’incompétence, et de toute la cascade d’émotions qui en a découlé. Communiquer, mettre des mots sur le malaise, tout cela a grandement contribué à atténuer le poids que je ressentais. J’ai enfin pu travailler sur moi pour aller de l’avant avec ses conseils et son aide bienveillante.

Nommer les émotions, les caractériser, les comprendre, c’est déjà leur faire perdre de leur puissance et de leur emprise. Cela aide à dédramatiser.

 

Sortir de l’ego

Mais comment ai-je pu en arriver là ? En un mot : l’ego.

Je suis fatigué. J’aimerais avoir plus de temps pour moi. Je me sens frustré. Pourquoi je n’arrive pas à comprendre bébé ? Pourquoi ma compagne y arrive et pas moi ? Qu’est ce que je fais de travers ?

Vous voyez le dénominateur commun ? Moi, moi, moi…

Il peut sembler simpliste de résumer toute cette vilaine période à un simple problème d’ego, mais il s’agissait pourtant bien du cœur du problème.

J’avais des difficultés à me faire à ma nouvelle vie parce qu’elle remettait en cause beaucoup de choses que je considérais comme acquises et faisait voler en éclat ma vision fantasmée de ce qu’aurait dû être ma paternité.

Pour un homme, c’est d’autant plus difficile à accepter parce que la façon dont nous sommes élevés, les injonctions que nous recevons, pour la plupart d’entre nous je crois, ne nous aident pas à vivre sereinement une naissance.

L’arrivée d’un bébé ce sont ces choses là : faire de la place à un nouvel être chez soi, dans son cocon, son refuge. Passer au second plan. Apprendre à s’oublier, devoir différer ses besoins et ses envies. Ne pas toujours comprendre bébé et devoir supporter ses pleurs. Dormir en pointillé, être fatigué…

Mais c’est aussi une nouvelle vie, une petite flamme qui grandit et qui ne demande qu’à être aimée et protégée. Une source d’immense joie, si on sait abandonner son ego et ses désirs égoïstes pour un temps.

 

Embrasser l’empathie et la compassion

Une chose m’a bien aidée pour sortir de cette épreuve. Me décentrer, faire preuve de compassion et d’empathie au lieu de penser les choses à travers le filtre de l’ego.

Reformuler.

Ne plus me demander : est-ce que je suis un bon père ? Mais plutôt : est-ce que je lui apporte ce dont il a besoin ?

Ne plus me demander : pourquoi je n’arrive pas à faire cesser ses pleurs ? Mais plutôt : pourquoi pleure-t-il ? Qu’est-ce qui le fait souffrir ? Comment puis-je le soulager ?

L’idée n’est pas de s’oublier complètement et de se “sacrifier” pour son bébé, ce serait tout aussi peu souhaitable. Mais il faut garder en tête qu’un nouveau né est un être fragile qui ne sait rien faire de lui-même, qu’il a besoin de notre attention, de nos soins et de notre bienveillance.

 

Courage ! Le meilleur est à venir…

Il ne faut pas perdre de vue que ça ne sera pas toujours comme ça, que bébé ne sera pas toujours aussi demandeur, qu’il acquerra de plus en plus d’autonomie, que vos interactions seront de plus en plus riches, amusantes, touchantes…

N’oubliez pas. Votre bébé vous aime inconditionnellement. Ne vaut-il pas que l’on donne le meilleur de soi-même ? La tempête ne dure pas, courage !

J’espère que ce retour d’expérience et ces quelques réflexions sur le sujet pourront aider quelques papas en détresse à se sentir moins isolés.

Et vous ? Comment avez-vous vécu la naissance de votre premier enfant ?


Image à la une : photographie de Janko Ferlic

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